Edito
V'là le printemps !
Image : Rebeka
C'est le printemps ! La nature reverdit. Le blog aussi change d'habit mais il demeure un espace d'écriture pour les membres de Terre de lecteurs qui le souhaitent.
Aline
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NOTRE PROJET

ECRIRE.
.
Juxtaposer nos textes. Mêler nos voix, nos regards, pour que se révèle peu à peu le territoire qui est le nôtre.
Un territoire géographique et affectif.
NOTRE (NOUVEAU) PROJET :

ECRIRE.
Ecrire mieux, écrire plus, écrire autrement !
V'là le printemps !
Image : Rebeka
C'est le printemps ! La nature reverdit. Le blog aussi change d'habit mais il demeure un espace d'écriture pour les membres de Terre de lecteurs qui le souhaitent.
Aline
Elle fracturait les hautes herbes
D'où giclaient des gazelles en zigzag
Laissait en travelling les gares
les ventres faméliques
la filariose, la malaria, la fièvre jaune
les paumes assoiffées
Lobito !
Actionnant en lâché ses lourds moignons d'acier
la locomotive dévalait sans freins les Monts de Cristal
Sa chaudière bouillait
Lobito ! Lobito !
Cravachant les cheminées de laves
la brousse de poussière
la peau tendue des baobabs
Lobito !
Trépignant sur ses rails
Lobito!
Arc-boutée sous le poids de sa charge
elle martelait les voies
forgeant ses escarbilles
éructant ses brasures
ses flammèches de bois
Lobito ! Lobito !
Prêt à se disloquer
Son convoi godaillait de part et d'autre des courbures
jusqu'à atteindre enfin
les lèvres trop parfaites du fleuve
toutes caparaçonnées de cancers
affamés
LO BI TO
Annette
Grottes de Jonas - habitat troglodytique
70 pièces sur 5 étages (sans ascenseur) aménagées dans le tuf volcanique
Bonne exposition, à l’abri du vent et du froid
Environnement exceptionnel : une falaise de 500 m de long sur 100 m de haut
Le dialogue rapporté ci-dessous est librement traduit de l’ancien français (variante auvergnate du 13è s.) L’orthographe adoptée tente de rendre compte de la phonétique locale.
- Quouai tu fais Marie ?
- J’pense.
- A quouai qu’tu penses Marie ?
- J’pense sommier multi-lattes, avec suspension pour un meilleur confort et un soutien souple. J’pense renforcement spécial pour les lombaires et régulateurs de fermeté…
- Tu penses fort Marie ! A quouai tu penses encore Marie ?
- J’pense matelas viscoélastique et mousse à mémoire de forme. J’pense traitement thermorégulateur, anti-acarien et bactéricide. J’pense taille XXL et indépendance de couchage pour réduire les mouvements du gros Raoul.
- Tu dis des mots que j’comprends pas, Marie. C’est quouai l’indépendance ?
- Pour nous les femmes, c’est l’émancipation, c’est s’affranchir de la domination masculine et de la servitude, c’est la liberté de penser par nous-mêmes, c’est le pouvoir de chacune à conduire sa vie…
- C’est beau ce qu’tu dis Marie…
Aline
A Marseille tous les chemins mènent au sommet de la montagne et sur la montagne la Bonne Mère veille sur tout le monde, gens de mer et gens de terre. Du haut de son piton rocheux, poste d’observation depuis la nuit des temps, elle nous garde tous. Elle est le symbole identitaire de la ville. Moi j’habite à ses pieds. Je n’ai pas choisi, mais de toute façon elle s’impose. A 149 mètres de hauteur elle est incontournable. On la voit de partout, même de mon balcon en se penchant un peu.
Croyants ou pas il faut « monter ». On y monte assez régulièrement surtout pour mettre toutes les chances de son côté avant le moindre évènement à risque, une fois la réussite acquise on y remonte pour remercier, mettre un cierge ou un ex-voto. L’ascension peut se faire de diverses façons. Soit le petit train des visiteurs vous y amène sans souffrance, soit le bus 60 - je déconseille ce moyen, avec les bus à Marseille on n’est jamais sûr de rien - soit la voiture mais alors gare à la place de parking introuvable car, à moins de se lever de bon matin, il faudra tournicoter dans les ruelles environnantes du côté de Vauban au risque de devoir faire une marche arrière périlleuse si d’aventure vous croisez le bus 60. Non, le mieux c’est de monter à pied en évitant les jours où le mistral souffle fort. Il y a plusieurs chemins, tout dépend où vous vous trouvez au départ. De chez moi ça monte assez sec mais ça vaut le coup.
J’y vais en général les jours de nostalgie ou pour faire un vœu mais c’est plus rare. Pour les vœux je préfère Saint Victor, je vous en parlerai une autre fois. Je monte le plus souvent avec ma voisine qui est une fan de la grimpette pour entretenir sa forme. Elle passe me prendre en début d’après-midi. Après avoir dépassé les petites maisons individuelles qui s’étagent au fil d’une côte assez raide, admiré les jardinets qui, suivant les saisons, dégueulent de mimosas, de lauriers roses ou de bougainvilliers au travers desquels ont aperçoit les îles, nous jetons un coup d’œil rituel et amusé à la maison mystérieuse, entourée de hauts murs, avertissant sur son portail d’entrée « attention, chien en psychanalyse », nous atteignons le char Jeanne d’Arc, vestige rouillé de la dernière guerre, attestant des combats qui se sont déroulés dans ce lieu sacré. Ouf ! Vous avez le droit de souffler un peu. Nous aussi, nous faisons une pause avant d’attaquer le sentier montant, malaisé, caillouteux, les marches et le chemin de croix pour arriver enfin sur l’esplanade. Nous ne nous attardons pas, nous préférons entrer tout de suite dans la Basilique l’odeur chaude de la cire fondante des centaines de cierges qui se consument nous enveloppe. Nous sommes arrivées ailleurs qu’ici bas.
Je ne me lasse pas de l’or ruisselant des mosaïques restaurées récemment, des petits bateaux qui voguent dans les airs et des ex-voto, imagerie naïve qui nous conte les tempêtes et les drames auxquels ont échappé grâce à la Bonne mère les marins et les pèlerins de tout bord. Sainte Sophie et Saint Marc n’ont qu’à bien se tenir.
Avant de ressortir nous demandons protection pour les nôtres en faisant bruler une petite lumière. Puis nous contournons l’église et, sur un banc, dans le jardinet fleuri de la chapelle, tournant résolument le dos à la ville qui s’étale paresseusement sous nos pieds, face à la Méditerranée qui s’offre jusqu’à l’infini, nous lisons. Oui, vous avez bien lu, nous lisons.
Nous lisons des poèmes, nous échangeons à haute voix nos dernières découvertes. En fin d’après midi quand le soleil tombe à l’horizon et qu’un petit air frais se fait sentir, après une visite quasi obligatoire à la boutique afin de répertorier les nouveautés en matière d’images, de livres, de santons, de médailles, nous redescendons par le sentier qui cascade jusqu’à la mer à travers les oliviers, les pins, les agaves, les cystes et les romarins qui embaument. Ce sont des moments que l’on n’oublie pas.
Rachel
Je me souviens du bord de mer avec ses filles au teint si cla
Elles avaient l'âme hospitalière c'était pas fait pour me déplaire
Naïves autant qu'elles étaient belles on pouvait lire dans leurs prunelles
Qu'elles voulaient pratiquer le sport pour garder une belle ligne de corps
Et encore, et encore, z'auraient pu danser la java
Z'étaient chouettes les filles du bord de mer
Z'étaient chouettes pour qui savait y faire
Salvarore ADAMO
Le Belge est le roi de l'auto-dérision.
Anonyme
En Belgique, les filles sont moches. Vous l'avez lu dans un hebdomadaire français lorsque vous aviez vingt ans. L'homme qui signait cette déclaration précisait que, même à la Porte Louise qui est le quartier nec plus ultra de Bruxelles, malgré tous les efforts qu'il avait déployé pour en trouver une, il n'avait jamais rencontré la moindre jolie fille. Bon. Si un journaliste Français se permet de révéler une telle carence esthétique, c'est que celle-ci doit être vraie. Le Français est champion du monde en matière de femmes et de bon goût. Depuis lors, vous regrettez d'avoir ouvert ce magazine, vous regrettez d'avoir lu cet article. Mais c'est trop tard, le mal est fait ! Et chaque fois que vous vous regardez dans un miroir, vous y repensez. Forcément.
Les périodes de beau temps restent rares en Belgique. Trois jours de soleil consécutifs font les grands titres des journaux. Ainsi, si vous interrogez un Flamand ou un Wallon sur sa préférence en matière de villégiature rapprochée, il vous répondra toujours qu'il préfère la mer du Nord aux Ardennes. Pour la bonne et simple raison que le sable sèche plus vite que l'herbe. Cet argument se répète, imparable, de génération en génération.
De la frontière française à celle des Pays-Bas, sur une longueurs de soixante-six kilomètres, la côte belge concentre seize stations balnéaires. Face aux falaises anglaises qui peuvent s'entre-apercevoir sous une certaine lumière, les plages y sont somptueuses, d'un grain à nul autre pareil.
Vous voici descendue sur la plage. Le vent vous fait frisonner. Vous cherchez à vous frayer un chemin dans le labyrinthe des corps étalés. Vous reviennent alors en mémoire les mots que vous aviez entendu un soir à la radio : Le Belge à la peau rosée des buveurs de bière. Maintenant que le mal est fait, qu'il est trop tard pour revenir en arrière, chaque fois que vous regardez votre peau, vous y repensez. Forcément.
Finalement, la plage vous a concédé une place. L'éparpillement stratégique de vos biens dessine une limite précaire à votre territoire. Avec votre panier, une bouée et une serviette éponge, vous vous inventez un petit paravent derrière lequel vous allez pouvoir vous abriter. Vous avez beau vous faire plus plate qu'une limande, vous tremblez. Le ciel est gris. La mer est grise. Le soleil ne devrait plus tarder. Des rafales de sable se collent à votre inutile crème solaire. Aujourd'hui, l'Office du Tourisme affiche une mer à quinze degrés. Vandaag is de temperatuur van de zee vijftien graden. A mesure que la mer se retire, la plage prend de l'ampleur. Le sable reconquis est immédiatement envahi par de nouvelles cohortes rosées de l'espèce humaine.
Votre mère est déjà dans l'eau. Elle vous fait de grands signes en sautant sur place.
- Hou hou ! Tu viens. C'est génial !
La voix de l'intrépide est contrecarrée par le cri des enfants. Vous n'êtes pas certaine d'avoir bien entendu. Mais celle-ci continue :
Viens nager ! La mer est bonne ! C'est un délice !
A force, vous vous levez. Vous confiez l'ensemble de vos biens à la vigilance de l'inconnu le plus proche et vous vous avancez vers votre premier supplice. Vous voici dans la mer, tétanisée par le froid, cherchant à oublier le pipi des baigneurs, les poissons crevés, les boulettes d'hydrocarbure et les noyers pensifs qui glissent vers vous le dos rond.
Il s'agit bien là d'un premier supplice, car, sur les plages belges, les supplices sont au nombre de deux et le second n'est pas le moindre. Celui-ci commence au moment exact où vous sortez de l'eau. Vous avez les cheveux trempés, la chair de poule, les lèvres violettes, le nez rouge et de la morve que vous vous contraignez à retenir en reniflant. Votre maillot pendouille. La mer est si basse à présent que la distance entre vous et votre petit paravent s'est encore agrandie. Vous allez être à la parade ! Il va vous falloir parcourir une distance de cinq-cent mètres au moins sous mille regards inquisiteurs qui vont observer chacun de vos bourrelets, reluquer la rondeur de vos seins, jauger la fermeté de votre ventre, scruter la peau d'orange de votre culotte de cheval, considérer l'acné de votre visage, vérifier l'épilation de votre maillot et observer si vos jambes frottent oui ou non l'une contre l'autre quand vous marchez... Vous allez défaillir. Mais non. Courageuse, vous vous avancez vaille que vaille en regrettant toutefois de ne pas avoir choisi les Ardennes pour y passer le week-end. Forcément.
Annette
Vous l’avez sans doute rencontré. Et si ce n’était lui, c’était son frère. Pas un bout de gras. Sec, extra sec. Il ne peut pas bouger le petit doigt sans faire jouer ses petits muscles. Et il gonfle le biceps, et il raidit les pectoraux, et il contracte le fessier, et il étire les adducteurs…
Quand Claire l’a rencontré, il était perché sur un vélo. Elle lui a fait perdre 4 secondes en traversant trop lentement le chemin qu’il voulait emprunter. Bien sûr, il n’avait pas le temps d’accorder la moindre attention au village d’Argens-Minervois qui domine l’Aude et le Canal du Midi, pas le temps de jeter un regard aux maisons dorées par le soleil, pas le temps d’admirer le château aux deux tours carrées qui surplombe le village.
Claire s’était assise à l’ombre d’un arbre et elle méditait sur la beauté du monde et de ce lieu singulier. « Méditer » est sans doute un peu exagéré, elle laissait son esprit vagabonder… De la beauté du monde à la beauté des hommes, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit rapidement. Elle en vint même à s’attarder sur un homme en particulier, ce cycliste croisé quelques minutes auparavant. En essayant de mettre de côté sa phobie des sportifs, elle lui trouvait quelques qualités : des mains longues et fines, un visage aimable et doré, de courts cheveux bouclés et même un sourire amusé quand elle avait paresseusement traversé son chemin.
Claire se leva : le soleil avait tourné et lui brûlait la peau. Elle s’engagea sur l’allée qui longe le canal, une allée ombragée par de vieux platanes plantés régulièrement le long de la berge. Elle marchait dans la fraîcheur relative de cette fin d’après-midi. Elle attint rapidement l’écluse d’Argens qui marque l’entrée dans « la grande retenue. » Il y a quelques années, Claire avait navigué sur le canal ; elle aimait tout particulièrement cette section qui mène d’Argens à Fonserranes, une section de plus de 50 km sans écluses où l’on peut à loisir admirer les coteaux du Minervois et se laisser griser par l’odeur de la garrigue. Aujourd’hui, elle pense rejoindre le pont-canal de Répudre en suivant le chemin de halage. Elle marche tranquillement, se laissant distraire par le passage d’une péniche ou l’envol d’un canard. Elle passe Roubia, regarde un instant l’aqueduc et rejoint Paraza. Un kilomètre plus loin, elle atteint son but. Tout est calme. Ici, le canal croise le torrent ; il coule sur le pont qui enjambe le Répudre. Le soleil souligne la beauté de l’ouvrage. Construit avec d’énormes pierres taillées, il donne une impression de solidité voire d’invulnérabilité. Claire salue l’ingéniosité de Pierre-Paul Riquet qui l’a conçu, puis elle revient sur ses pas. Au premier pont, elle change de rive pour rejoindre le petit port de Paraza. A l’aller, elle avait remarqué une buvette installée près du quai, et elle a soif ! Quelques jeunes se sont regroupés là. Claire s’approche et reconnaît parmi eux « son » cycliste. Lui aussi la reconnaît. Pendant qu’elle sirote son demi au comptoir, il vient vers elle. Il a troqué cuissard et maillot pour un pantalon de toile et un T-shirt.
Nettement plus séduisant, se dit Claire.
Je ne m’étais pas trompé, elle est pas mal foutue, se dit-il.
- Alors, on n’aime pas les cyclistes ? On leur barre la route ? dit-il en souriant.
- Alors, on n’aime pas les piétons ? On veut les écraser ? répond-elle sur le même ton.
Une heure plus tard, leur conversation n’a rien perdu de sa vivacité mais le sujet a changé. Deux heures plus tard, le cycliste – devenu piéton – raccompagne Claire sur le chemin de halage. Ils marchent lentement, admirant de concert le miroitement des derniers rayons de soleil à la surface de l’eau. Trois heures plus tard, la main dans la main, ils ne semblent guère pressés d’arriver à Argens-Minervois…
Aline
La mer s'est retirée.
Ils sont plusieurs à traverser la baie.
Ce sont des gens en armes.
Ils s'en vont vers le Sud.
Là où attendent les chevaux.
Au milieu d'eux, une jeune-fille.
Entravée.
Mangée par la chaux vive des regrets.
Il leur faudra parcourir une lieue avant d'atteindre l'autre rive.
Dans l'entrelacs des eaux et des sables mouvants
Ils craignent de s'égarer.
Suivent exactement le sillage de celui qui les précède.
Le Passeur.
Qui est le seul à connaître les cuves, le piège des canaux.
Les lises lâches.
Juste quelques silhouettes qui se découpent
Au vol ardent de l'albatros.
Sur l'infini du ciel.
Sur l'infini des sables.
Sur l'infini salin.
Souligné par la mer.
Qui, au loin, commence à remonter ses eaux.
Ah ! Bourgogne ! Tu m'auras donc vendue !
De la pointe du Hourdel s'égrène à présent un troupeau
Qui vient à leur rencontre.
C'est une longue procession de brebis
Que mène une enfant.
La bergère, à pleins bras, a relevé ses cottes.
Et plante hardiment son talon dans le sable.
Ces cheveux sont défaits à la force des vents.
Et dansent.
Quand tous se rejoignent
La captive se retrouve au milieu du troupeau.
On dirait...
On dirait qu'elle cherche à effleurer de ses doigts un des mufles mouillés.
On dirait...
On dirait qu'elle voudrait enfouir ses lèvres dans l'épaisseur d'une toison.
Tant de douceur !
Mais rien ne se pourra.
Sinon de recevoir la vieille odeur du troupeau.
Semblable aux brebis odorantes.
Aux berges lentes de la Meuse.
Qui est-elle ? Où va-t-elle ?
C'est Jeanne, que l'on mène à Rouen.
Annette
Pour Aline
Cinq sens que c’est peu…
Colette – Prisons et paradis
Quand nous nous sommes ouverts nous n’avons vu qu’une opacité blanche, c’était surprenant, un peu inquiétant. Qui étions-nous ? Que nous arrivait-il ? Nous avons tenté le retour vers le noir protecteur et doux. Nous nous sommes refermés Il suffisait d’un simple battement. Quelques jours l’illusion a été parfaite. Les bruits cependant n’étaient plus les mêmes. Nous avons voulu savoir, nous nous sommes ouverts. Nous avions trop attendus, quelque chose d’avant restait en nous. C’est ce que nous pensons aujourd’hui.
Dans ce moment indicible entre le sommeil et l’éveil, à l’instant ultime dans le noir profond de la nuit, juste avant l’aube, dans le silence, le chant s’élève, long, modulé, cristallin, un chant sacré, un hymne au jour, à la vie qui va renaître. Elle est dans la chaleur du lit. Elle écoute. Elle nous renvoie à notre nuit originaire pour mieux entendre. Le merle ressuscite les émotions enfouies, son chant lui donne accès à l’invisible qu’il côtoie. Le silence qui suit la dernière note est palpable, peuplé d’âmes. Elle sait.
Les plumes lustrées d’un noir profond, l’œil perçant noir aussi, un peu étonné, emplit toute l’orbite. Il est immobile posé sur la rambarde, juste devant la fenêtre, muet. Seul éclat, le bec d’un jaune vif. Il nous fait signe.
Elle s’est soulevée, adossée aux oreillers, chassant les dernières visions nocturnes. Peine perdue, nous n’avons vu que lui se détachant sur un fond d’aube finissante, erratique oiseau de nuit. Il ne s’était jamais montré, pourquoi aujourd’hui ? Elle éprouve un vague malaise, un frisson la recroqueville sous les draps. Elle nous cache, elle ne veut pas, pas aujourd’hui.
Elle habite une maison de poupée trente cinq mètres carré, dans un ancien couvent, une cellule au cœur de la cité, rue des amours dit-elle. Les murs épais stoppent le grondement de la ville. Fenêtre sur cour, carré de ciel, presque rien, notre horizon vertigineux pour échapper aux murs qui nous emprisonnent. Havre de silence et de paix troublé quelquefois des échos d’un piano ou des gémissements d’une amoureuse épisodique. Le voisin fait ses gammes ! Nous l’évoquons amoureux romantique chevauchant une licorne blessée. La vie est là.
Elle se lève avec le jour. Elle fait ruisseler l’eau sur son visage pour une tentative d’aveuglement inutile. Nous effleurons longuement la robe de velours rouge. Le merle traîne à fleur d’inconscient ne demandant qu’à nous apparaître. Elle a opté pour le noir maudissant notre vision et la sensation de mauvais présage que l’oiseau a laissé en s’envolant.
Elle a traversé la cour, franchi le porche. Comme chaque matin la belle de jour est là, fascinante, longue muse vêtue de noir, immobile et muette, chair palpitante exposée à tous les regards. Bel oiseau échoué sur le trottoir, l’amour à mort. Elle nous espère. Elle ne donne rien mais son regard nous cherche c’est nous qu’elle attend pour sauver ce qui peut l’être encore. Tant d’amour pur dans ses yeux pour cet échange quotidien entre nous, un rituel rassurant.
Le malaise persiste, il s’étale, l’enveloppe. Elle baisse nos paupières, nous referme avec force provoquant une myriade d’étoiles dans notre nuit. La vision n’en est que plus forte. L’oiseau est là, la belle aussi, reflets d’infini qu’elle chasse d’un battement de cils. La journée s’étire lentement avant le rendez-vous. Elle est fragile, nous sommes presque toujours pour elle une blessure. Comment rendre plus doux ce que nous percevons. Poser notre regard sur l’étalage coloré du fleuriste, caresser un camélia blanc. Elle aime les camélias. Le blanc pour conjurer le noir qui envahit tout, ne cesse de s’imposer au fil des heures.
Elle a acheté le camélia. Ce sera pour le jardin a-t-elle pensé. Les fleurs dentelées, parfaites, d’un blanc nacré, lisses, se détachent sur les feuilles luisantes d’un vert profond. Dernier indice pour qu’elle ne tombe pas, qu’elle reste bien droite, tranquille, immobile et muette comme l’oiseau ou la belle, puisqu’elle sait déjà.
Monsieur F … ? Il est mort Madame.
Rachel
Depuis longtemps, l’odeur du café ne me réveille plus. Elle vit seule et s’en trouve bien. Moi, pas. Il est parti, emportant avec lui son odeur de sable chaud et celle du café qu’Il apportait le matin. A défaut de grives, on se contente de merles ! Ainsi, chaque jour, ma première sensation forte me vient-elle désormais du savon, un savon au parfum léger et somme toute agréable. Hélas, Elle est d’une grande maladresse et Elle m’asperge régulièrement : ma fragile muqueuse souffre au contact de l’eau ; je manifeste mon mal-être par de puissants éternuements qu’Elle ignore systématiquement. Nous nous réconcilions à l’heure du petit déjeuner : café et confiture, quel heureux mélange. De ce côté-là, Elle ne se prive pas, Elle ne me prive pas.
Ce matin, je suis inquiet. Elle va pas me faire sortir par ce temps ? Il fait -12°, à l’abri. Ce n’est pas possible. Elle est devenue folle. Rien ne peut la faire renoncer au marché du lundi. Les pieds rigolent, ils sont à la fête dans les bottes fourrées. Les oreilles à l’étroit mais au chaud sous le bonnet se taisent. Les doigts ne savent pas quoi dire : Elle enlève les gants pour un oui, pour un non. Seuls les yeux me comprennent : ils pleurent en continu. Elle fait comme si de rien n’était. Et Elle se gare au diable vauvert, et Elle jacasse à droite, et Elle jacasse à gauche, et Elle fait la queue pour une cuisse de poulet… D’ordinaire, la rôtisserie m’apporte un long moment de bonheur mais aujourd’hui le froid dresse un mur devant moi et je ne perçois ni le fumet de la viande grillée, ni l’arôme des épices. Autant acheter du surgelé. Mais Elle continue, sans se hâter. Ça, c’est comme d’habitude, Elle n’accélère jamais. D’ordinaire, ça m’est égal mais aujourd’hui, Elle pourrait faire un effort.
Grâces soient rendues aux oranges, aux pommes de terre et à la laitue ! Ils ne supportent pas le gel. Le marchand de primeurs a donc rapatrié tous les fruits et légumes dans sa petite boutique. Nous faisons la queue à l’intérieur. Il fait froid mais au moins, il ne gèle pas. Je décongèle lentement. J’ai à peine le temps de retrouver mes sensations auprès d’une cagette d’ananas que déjà, Elle ressort. Et moi, avec. Mais qu’est-ce qu’Elle veut encore ? Elle regarde à droite, à gauche… Ça y est, j’y suis, Elle cherche l’écailler. En voilà un qui n’est pas complètement fou. Il est resté chez lui, au chaud. Elle est déçue, moi ravi. Et si on rentrait ? J’ai bien cru la convaincre mais sur le chemin du retour, nous avons croisé son ami Najib. Pas question de le quitter sans boire un café. Nous pénétrons dans le bar le plus proche. Le choc thermique est brutal et douloureux mais après quelques minutes, je peux enfin reprendre mes activités. Je les laisse parler et tant mieux s’ils sont bavards… Ah ! L’ambiance des bars… Passée la première impression, c'est-à-dire cette odeur de fauve, typique des regroupements humains, c’est une symphonie : café, chocolat, rouge, eau de Cologne, lotion après rasage, chien mouillé… Depuis quelques années, hélas, l’odeur âcre du tabac a disparu. Celle des bâtons de réglisse et des bonbons la remplace mais j’aime beaucoup moins. Question de goût !
Branle bas de combat ! Elle remet l’anorak, le bonnet, les gants et me voici à nouveau dehors. Le temps qu’Elle dise adieu à l’ami Najib, je suis déjà gelé. Le froid a au moins un mérite : aujourd’hui, je ne suis pas assailli par la puanteur des poubelles qui débordent au coin de la place.
L’espoir renaît, Elle se dirige vers la voiture, nous rentrons.
Quel plaisir de retrouver la douce chaleur du foyer. J’ai bien du mal à définir cet environnement familier que je reconnaitrais pourtant entre mille : c’est un bouquet où s’enchevêtrent plusieurs parfums, celui des livres et celui des fleurs, son odeur corporelle et celle de la fumée, la senteur du bois et le souvenir de quelques repas. Ici – et je lui en sais gré – je n’ai jamais connu l’agression de la cire, de l’eau de javel ou des déodorants. Je subis par contre des attaques régulières au moment des repas. En ce moment par exemple, Elle fait cuire un steak et, malgré la fenêtre ouverte, j’en prends plein les narines. Encore une fois, Elle a dû laisser noircir le beurre, c’est insupportable. Elle ne sait pas faire la cuisine, elle n’y prête pas assez d’attention. Exception à la règle, j’aime sa soupe, elle y met beaucoup de navets et j’aime, j’aime, j’aime tous les navets : le navet long de Caluire, le demi-long de Croissy, le jaune boule d'or, le blanc de Milan, le boule de neige, le rouge plat hâtif, et plus que tous, la rave d'Auvergne à collet rouge… Ce soir, j’espère Elle fera de la soupe.
Passons pudiquement sur ses besoins physiologiques d’urinement et de défécation : je fais face courageusement. Evoquons plutôt mon travail quotidien. Pour moi, il n’y a jamais de repos. J’assure la respiration 24 heures sur 24, par tous les temps et dans toutes les circonstances. Certes, Elle n’est pas du genre à vouloir conquérir les plus de 8 000 m ou à vouloir courir plus vite que son ombre. Elle n’a aucune prétention sportive : je ne le lui reproche pas mais Elle néglige son corps, et là, Elle exagère. J’ai du mal à ventiler sa carcasse dès qu’il faut affronter le moindre dénivelé ou dès qu’il faut monter un escalier. J’ai renoncé à lui en parler, Elle ne m’écoute pas, Elle n’écoute personne ! Je me console en discutant avec mes pairs qui me parlent de rhinites, de sinusites, de coryzas,… de toutes ces affections souvent chroniques que je ne connais pratiquement pas, des affections qui les irritent, les mettent à plat, leur font perdre l’odorat, le plaisir d’être.
Je quitte précipitamment ce début de méditation ontologique pour une jouissance immédiate, celle de l’odeur de la soupe en train de cuire. Adieu mes amis !
Aline
Un dimanche de juillet
Les tables assemblées dans le jardin dessinent l’étendue de la famille.
Des enfants, pressés de traquer la grenouille, s’activent autour de la mare. La fin du dessert s’ennuie dans leur assiette.
Les adultes en sont au café.
La reine mère a rassemblé poussins et arrières poussins.
Plus de coq dans la basse cour. Elle exerce seule le pouvoir.
Affection ou flatterie, on l’entoure, on se presse à ses moindres besoins.
Passées les banalités autour du rôti de bœuf toujours aussi bon, et des tomates qui donnent tellement cette année. Passée la revue des derniers nés, maladies et grossesses en cours, les cuillères tintent machinalement dans les tasses.
C’est toujours à ces moments là qu’arrivent les sujets qui…fâchent ?
Pourtant la discussion pourrait être anodine, une histoire de cousin, absent bien sûr…ceux là même dont on dit qu’ils ont toujours tort ! Un jeune cousin s’est imposé à un repas où il n’était pas convié.
Et l’on échange sur les inconvénients de la proximité de ce logement attenant à la maison familiale en bord de mer. Sur la possibilité de ne pas le prêter quand quelqu'un occupe la grande maison. Ce serait plus commode, plus intime, plus, plus… Et le jeune cousin ne risquerait donc pas de rester quand on ne le souhaite pas.
Elle n’a pas réfléchi avant de parler. Pas tourné 7 fois la cuillère dans sa tasse. Vin et chaleur aidant, Elle a oublié qu’Elle a depuis longtemps choisi de taire son avis trop souvent différent, discordant, déplacé. Peut être parce qu’Elle le trouve sympathique ce jeune, presqu’encore ado, passionné et bavard même si parfois envahissant.
« Il suffirait de lui parler, dit-elle innocemment, si on lui explique il
comprendra ! »
Un silence passe qui n’a rien d’un ange et que l’on s’empresse de rompre pour ne pas souligner l’intervention inopportune. Mais le mal est
fait.
Parler…Comment a-t-elle osé ! Parler, dire, expliquer, exprimer ?
Voyons ma belle, chez ces gens là, on ne parle pas. On tranche.
Près de la mare, des rires, des cris, des pleurs. Un père téméraire et faussement en colère repêche un doudou vaseux.
Il y a urgence de machine à laver et de sieste pour apaiser le drame. Elle est sauvée. Tandis qu’Elle rentre à la maison, la petite main dans la sienne, désormais absente, c’est Elle qui aura tort. Mais peu importe.
Jamais Elle ne pourra taire qu’il faut savoir parler.
On a mis double dose saveur «passion et bergamote ». Il fallait bien cela pour tromper Morphée et nous consoler.
- Dis, tu me racontes une histoire ?
- Bien sûr !
Dors, petite fille… tu as bien le temps avant de découvrir que, parfois, les belles mères n’ont rien à envier à celle de Blanche Neige. Avec ou sans miroir.
Kat
Toute ressemblance ou similitude avec des faits ou des personnes ayant existé est tout à fait volontaire et aucunement fortuite.
Goûter à l'haleine tendue des chevaux
Entendre crier le bâtit de pierre
Distinguer la trajectoire des drapeaux
Humer le roulement des galops
Toucher à l'instant de l'éparpillement
Piazza del Campo
Goûter à la volte des capes rouges
Entendre la chaudière puissante des foules
Distinguer les tremblements rauques du taureau
Humer le sable s'abreuvant de son sang
Toucher à la mystification de sa mort
Plaza de Arèna
Goûter à l'usure des folles de mai
Entendre l'absence aux bouts de leurs doigts
Distinguer le bruit de fond de leurs visages
Humer à l'austère silence des disparus
Toucher à la suspension de l'amour
Plaza de Mayo
Goûter Pékin qui se réveille
Entendre le mouvement des carnassiers
Distinguer le scintillement cambré d'un seul homme
Humer à la dilatation de sa poitrine
Toucher au souffle suspendu des chenilles d'acier
Place Tian'anmen
Goûter à l'explosion des massacres
Entendre le tournoiement affamé des dompteurs
Distinguer le rameau tranché du printemps
Humer à l'affirmation du mensonge
Toucher à la déception consommée
Ce soir, place Tahrir
Annette