« La pitié du bourreau consiste à frapper d'un coup sûr »
Ernst Jünger
A l'origine de cette histoire, il y a une basse-cour.
Dans cette basse-cour, il y a un œuf. Un œuf de poule très ordinaire.
A ce détail près que cet œuf est fêlé. Qu'un bec, qu'un petit crâne humide se devinent déjà dans l'échancrure de la
coquille.
Mère-Poule a quitté son nid, abandonnant son rejeton trop lent à naître. Elle promène ailleurs sa
marmaille.
Vous qui me lisez, qu'allez-vous faire ? Sans doute ce que j'ai fait moi-même.
Nous sommes en été. Vous emportez l'œuf au soleil pour que ses ardeurs parachèvent le travail dédaigné par la
parturiente.
Malheureuse ! Prenez garde à ce que vous faites !
Lorsque l'enfant paraît, lorsque vous voulez le rendre à sa mère, celle-ci vous fait savoir que si vous ne retirez pas illico de son sein
ce vilain avorton, elle vous le becquettera jusqu'à ce que mort s'en suive.
Vous l'ôtez donc sans plus attendre.
Sans doute pensez-vous alors, comme je l'ai fait moi-même, que les poussins ne s'élèvent pas toujours dans les jupes de leur mère. - Diable ! Nous vivons bien à l'ère
atomique !
Et qu'une graineterie vous procurera bientôt l'aliment nécessaire à la croissance du nourrisson.
En toute sérénité, vous adoptez donc le marmot.
En guise de couveuse, vous lui offrez une petite laine dans un joli carton. C'est là que l'enfançon ira passer ses nuits tandis qu'il grandira le reste de son temps à
l'abri d'une cage.
Vous voici satisfaite. Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Cours-y vite. Le bonheur est dans le pré...»
Malheureuse ! Prenez garde à ce que vous faites !
Voici que dans sa cage Kaliméro s'étiole.
C'est sûr, il va crever.
Alors, vous faites ce que j'ai fait moi-même.
Vous observez attentivement Mère-Poule dont les propres poussins se portent à merveille. Et puis, vous l'imitez.
Lors, avec l'avorton, trois ou quatre fois par jour, vous partez au fumier avec une binette. Et là, à genoux, vous grattouillez, vous grattouillez, vous
grattouillez...
A force de gober vermine et vermisseaux, votre petit s'est mis à croître, à briller de la plume, à s'arrondir du croupion autant que du jabot. Je vous jure même qu'il
chante !
Vous voici donc heureux tous les deux.
D'autant plus que - vous en êtes certaine à présent - l'enfant est un garçon.
Qui se plait à s'accroupir sur votre épaule. A vous embrasser sur les dents. A vous suivre partout...
A ce jeu, vous épatez le voisinage.
Vous apprenez aussi qu'un fil invisible vous relie désormais à votre protégé. Qu'il émet toutes les dix secondes un signal qui vous permet de connaître sa position exacte
de par le vaste monde... La nature est tellement bien faite !
Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Cours-y vite. Le bonheur est dans le pré...
Et le temps passe.
Le froid annonce la puberté du coquelet.
Malheureuse ! Prenez garde à ce que vous faites !
A force de vivre loin des siens, voici que l'animal est tombé amoureux de vous !
L'aile en éventail sur la jambe, il vous cerne.
Il se rengorge.
Trifouille sous ses pieds à la recherche d'une rareté qu'il vous offrira en gloussant : «Acceptez, ma Poulette, la pierre précieuse que voici
! ».
Ma foi, je rêve ! Vous êtes en train de rejouer Phèdre ! L'animal aurait-il l'intention de vous cocher-là ?
Comme vous êtes de la vieille école, votre morale s'insurge : « Pas d'inceste chez moi ! »
Mais vous êtes attachée au gamin.
Par un trait de génie, vous décidez de mettre vos pondeuses à la disposition de l'obsédé.
Pour cela, il vous faut sacrifier Maître-Coq qui passe à la casserole.
De son côté, le freluquet a vite fait de retourner sa veste.
Et que je te coche une poule par-ci...
Et que je te coche une poule par-là...
A bec que veux-tu...
En veux-tu ? En voilà !
Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours y vite. Le bonheur est dans le pré...
Et passent les mois, et passent les années...
Depuis longtemps déjà votre fils se pavane en maître au beau milieu de sa basse-cour.
Sa crête sur son bec se dresse aussi rouge qu'un coquelicot.
Son vaniteux panache explose sur son dos. Votre fierté est légitime.
De temps en temps, l'animal rêve encore d'une sieste sur votre épaule. Mais comme la bête fait à présent quatre kilos, bon poids, vous hésitez
parfois.
Comme il insiste, vous chaussez des lunettes de crainte qu'il ne vous crève un œil.
Un jour il avait manqué de le faire.
Confondait-il alors le blanc de votre orbite avec la larve du hanneton ?
Mais voilà que vous vous interroger maintenant sur l'espérance de vie du volatile. Combien de temps un coq peut-il vivre avant de trépasser de sa plus belle mort
?
Trois ans ? Cinq ans ? Dix ans ?
Le temps repousse chaque jour un peu plus l'improbable échéance.
Malheureuse ! Prenez garde à ce que vous faites !
Avez-vous mesuré les ergots du bonhomme ? Ils sont devenus deux épées, capables de perforer la coriace des viandes.
Vos poules sont aux abois. Se rebiffent. S'en sauvent. Leur amant les tenaillent. C'est l'hallali !
Allez-vous, comme je l'ai fait moi-même, essayer de limer les ergots de votre d'Artagnan ? Le tenant ferme sur vos genoux, vous vous échinez à le
faire.
Lui, ahuri, observe le manège !
Mais c'est peine perdue. Des ergots atrophiés ne font pas moins de mal que des ergots pointus.
Il va falloir vous résigner à mener le bourreau jusque sur le billot.
Malheureuse ! Prenez garde à ce que vous faites !
Lui, dans vos bras, adore le voyage.
Quand, in-extrémis, il comprend, pour lui, il est déjà trop tard. La hache s'abat, séparant à jamais sa belle tête du reste de son
corps.
Et vous, vous n'avez pas assez de toutes vos larmes pour pleurer...
Le bonheur ? Il a filé !
Maintenant, qu'allez-vous faire de la pauvre dépouille ?
Allez-vous l'ensevelir, l'abandonner à sa putréfaction ? Ce serait déchéance.
Ne vaudrait-il pas mieux, comme je l'ai fait moi-même, choisir que vive en vous votre fils, comme demeure en l'âme du Chrétien, le Christ en son eucharistie
?
Vous n 'hésiterez pas une seconde.
Par amour pour l'enfant chéri, vous deviendrez demain l'ogresse en pleurs qui mangera son Coq au vin !
En attendant le grand festin, vous tachez d'oublier votre horrible forfait parfaitement empaqueté dans le gouffre glacé du
congélateur...
Annette
*Titre emprunté à l'album de Valérie Dayre illustré par Wolf Erlbruch dont je vous recommande la lecture, si ce n'est encore fait.